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lundi 22 décembre 2025

Le renseignement par l'image (IMINT) comme source d'information pour les Etats et les entreprises

Dans la suite de notre série sur les techniques de recherche d'informations en sources ouvertes, nous proposons ici un article dédié à l'exploitation des données issues d'une image (acronyme IMINT : Image Intelligence). Cette discipline majeure devient un outil extrêmement utile dans le cadre plus large de recherche d'informations sur le Web (OSINT). Il permet de retrouver et exploiter toutes les informations contenues dans une image (photo par exemple) afin d'en tirer un maximum d'informations structurantes.

Cet article vient parfaitement en complément d'un autre article dédié au GEOINT et qui décrit l'exploitation de l'imagerie satellite. Ces deux articles sur GEOINT et IMINT constituent des connaissances complémentaires qu'il est utile d'acquérir.

Introduction : Une révolution silencieuse

Jusqu'à la fin du XXe siècle, l'analyse d'imagerie satellite et aérienne était l'apanage réservé des grands services de renseignement d'État, équipés de moyens classifiés et de ressources colossales. Aujourd'hui, cette situation a radicalement changé. La prolifération des satellites commerciaux, la libéralisation des données géospatiales et l'émergence d'outils d'analyse open-source ont créé une « démocratisation du renseignement » sans précédent, permettant à tout un chacun de faire des recherches plus facilement et rapidement que jamais.

L'IMINT (Imagery Intelligence) intégrée au cadre plus large de l'OSINT (Open Source Intelligence) constitue désormais une arme analytique majeure pour des acteurs non étatiques : organisations de défense des droits humains, journalistes d'investigation, chercheurs universitaires, et même des entreprises de cybersécurité. Elles peuvent mêmes devenir des sources d'investigations pour les entreprises privées dans le cadre de recherche d'informations issues du Web, notamment dans le cadre de problématiques concurrencielles, ou de contrefaçon. Toute image ou photo postée sur les réseaux sociaux numériques devient ainsi une source d'information à exploiter.

Cet article explore en détail les méthodologies, les technologies et les implications de cette révolution qui transforme l'équilibre informationnel global.


1. Cadre Conceptuel : Définitions et distinctions essentielles


IMINT vs GEOINT : une nuance critique

Bien que souvent utilisés indistinctement par les certains praticiens débutants, les concepts d'IMINT et de GEOINT occupent des espaces analytiques distincts mais complémentaires dans l'écosystème OSINT.

L'IMINT (Imagery Intelligence) représente l'analyse du contenu d'une image. C'est l'art d'extraire du renseignement à partir de ce qu'on voit : l'identification de matériel militaire (chars, missiles, radars), l'évaluation de dommages après combat (BDA - Battle Damage Assessment), l'analyse de l'activité industrielle ou la détection de changements environnementaux. C'est également l'art d'analyser ce que l'on ne voit pas directement, avec notamment les métadonnées véhiculées dans le fichier informatique représentant une image.

Le GEOINT (Geospatial Intelligence), quant à lui, ancre cette analyse dans l'espace et le temps. Il répond aux questions fondamentales : « Où exactement ? » et « Quand exactement ? » En OSINT, le GEOINT se traduit concrètement par la géolocalisation (identifier une latitude/longitude précise) et la chronolocalisation (déterminer l'heure, le jour, la saison d'une prise de vue).

En pratique : Un analyste OSINT découvre une photo montrant un char détruit. L'IMINT lui permet de dire : « C'est un système de missiles air-défense de type T-72 touché par une frappe aérienne. » Le GEOINT, quant à lui, établit : « Cette photo a été prise à 37.2451°N, 36.7544°E le 15 mars 2022 à 14h30 UTC. »

L'OSINT : élargissement du spectre

L'OSINT englobe l'IMINT et le GEOINT, mais bien au-delà. Elle repose sur la collecte et l'analyse de toutes les données librement accessibles au public : informations provenant de réseaux sociaux, données géographiques publiques, archives de presse, enregistrements de domaines internet, données de transactions publiques et métadonnées de fichiers. L'IMINT en source ouverte représente donc une spécialité au sein de l'OSINT plus large, mais une spécialité stratégiquement cruciale pour les questions de défense, de sécurité et de géopolitique / géoéconomie.

2. L'Arsenal Technologique : Des outils aux méthodologies



Imagerie Optique : Du Satellite au Street View

L'analyste OSINT moderne dispose d'une gamme d'outils optiques allant du grand public au spécialisé. Google Earth Pro et les cartes satellites gratuites restent les fondamentaux incontournables. Leur atout majeur : l'historique temporel. En consultant l'historique d'une image satellite d'une zone spécifique, l'analyste peut reconstituer les évolutions : construction d'une base militaire, déploiement de véhicules, destruction de bâtiments ou changement d'utilisation des terres.

Sentinel Hub de l'ESA (Agence Spatiale Européenne) représente un saut qualitatif majeur. Via Sentinel-2, les analystes accèdent gratuitement à des images multispectrales avec une résolution de 10 à 60 mètres selon la bande spectrale, et un cycle de revisite de 5 jours. Cette fréquence régulière permet de suivre les changements en quasi-temps réel, et de reconstruire ainsi un historique d'évolution terrain.

Imagerie commerciale haute résolution (Maxar, Planet, Airbus Defence & Space) offre une résolution jusqu'à 30 centimètres—suffisante pour identifier des véhicules individuels ou des gestes. Ces fournisseurs libéralisent souvent des images lors de crises majeures, offrant des données d'enquête riches aux chercheurs. Les satellites militaires ont quant à eux une résolution inférieure à 10 centimètres permettant ainsi de lire un plaque d'immatriculation d'un véhicule terrestre.

Google Street View, Mapillary et Yandex Panoramas complètent l'arsenal en fournissant une vue au niveau du sol. Un analyste géolocalisant une photo peut confronter les éléments visibles (architecture, poteaux électriques, panneaux routiers) avec les captures Street View pour une validation fine.


Radar à Synthèse d'Ouverture (SAR) : Voir l'Invisible

Le SAR (Synthetic Aperture Radar) constitue la frontière actuelle de l'IMINT OSINT avancée. Contrairement aux capteurs optiques qui capturent la lumière réfléchie, le SAR émet des ondes radio et en mesure l'écho. Avantage décisif : il voit à travers les nuages et l'obscurité nocturne.
Sentinel-1 de l'ESA et Capella Space mettent à disposition des données SAR. Leurs applications en IMINT incluent :
  • Détection de changements de texture au sol : Les pneus de véhicules créent des traces distinctes, les excavations laissent des cicatrices topographiques pouvant être exploitées.
  • Identification d'objets fortement réfléchissants : Navires, chars (acier massif), installations antennes, structures métalliques renvoient fortement les ondes radar.
  • Cartographie de zones inondées : L'eau absorbe les ondes radar, créant des zones sombres distinctes.
  • Monitoring d'activités portuaires : Les déplacements de conteneurs, les navires à quai ou au mouillage.
Un cas d'usage avancé développé par Bellingcat : le Radar Interference Tracker. En analysant le « bruit » électromagnétique capté par Sentinel-1, il est possible de localiser les radars militaires actifs (Patriot, S-400, etc.), car ces derniers émettent des ondes qui interfèrent avec les mesures du satellite.


Chronolocalisation : Maîtriser le Temps

Une fois une localisation géographique confirmée, déterminer précisément l'heure d'une prise de vue devient critique pour vérifier les alibis, séquencer les événements et identifier les anachronismes.

Analyse des Ombres : La technique classique exploite la géométrie élémentaire. En mesurant la longueur d'une ombre et la hauteur de l'objet qui la projette, on calcule l'élévation du soleil via la trigonométrie simple.

Copie d'écran de l'application Sun Path 3D

Copie d'écran de l'application SunCalc

SunCalc et 3D Sun Path automatisent ce processus et fournissent un moyen rapide de vérification, y compris pour des utilisateurs non professionnels. Ces outils permettent de simuler la position du soleil (azimut et élévation) à toute date, heure et coordonnée. Si une ombre sur une photo correspond précisément à la simulation pour « 14h30 le 22 juillet 2022 à Damas, » l'heure est confirmée.


3. Méthodologie d'Investigation : Le cycle itératif de la preuve


L'analyse IMINT rigoureuse en source ouverte ne doit jamais être improvisée. Un processus structuré distingue les enquêtes professionnelles des analyses superficielles.

Avant d'entrer dans un cycle itératif, il est souvent utile le passer en revue les outils d'analyse numérique mis à disposition :


Nous ferons une présentation détaillée dans un article des outils disponibles gratuitement sur le Web. Un article spécifique décrira les différentes techniques et outils proposés pour ces analyses.

Workflow Forensique Recommandé :
  1. Collecte : Télécharger l'image originale (pas de capture d'écran).
  2. Métadonnées : Extraire et vérifier les EXIF.
  3. Scan Automatisé : Passer l'image dans FotoForensics pour un premier aperçu ELA.
  4. Inspection Visuelle : Zoomer à 400% sur les bords des objets (recherche de pixelisation incohérente).
  5. Validation Géographique par triangulation : Si l'image est techniquement parfaite mais géographiquement impossible (soleil au mauvais endroit), c'est un faux.

Phase 1 : Découverte et Collecte Initiale

L'analyse commence par l'identification d'une image d'intérêt provenant de réseaux sociaux, de dépêches de presse ou de rapports d'organisations. À ce stade, l'analyste doit documenter : l'URL ou la source originale, la date/heure de publication, les métadonnées EXIF et un export complet de l'image originale. Il faut néanmoins rester particulièrement critique sur les métadonnées, car elles peuvent avoir été changées délibérément dans le but unique de tromper toute analyse ex post.

Phase 2 : Analyse Visuelle Élémentaire

Avant de mobiliser des outils sophistiqués, examiner l'image avec l'oeil critique constitue une étape fondamentale. L'analyste note les éléments naturels (reliefs, type de végétation, météo), l'infrastructure humaine (routes, bâtiments, réseaux électriques, panneaux) et la cohérence interne (les éléments visibles sont-ils en harmonie ?).

Phase 3 : Géolocalisation Multi-Couches

C'est le coeur de l'enquête. La géolocalisation procède du « grand au petit ».

Étape 1 : Points de Repère Majeurs – Recherche inversée d'images (Google Images, Yandex, Tineye) en ciblant les éléments distinctifs majeurs. Si aucune réponse satisfaisante est donnée, forcaliser la recherche sur une sous-partie, un détail spécifique de la photo.

Étape 2 : Cartographie Satellite – Utilisation de Google Earth Pro, Sentinel Hub ou Bing Maps pour comparer le terrain visible dans la photo avec les images satellites de référence.

Étape 3 : Infrastructure Détaillée – Une fois une zone identifiée, recherche d'éléments spécifiques : poteaux électriques, chemins, clôtures. OpenStreetMap et surtout Overpass Turbo permettent d'interroger ces bases de données avec précision.

Phase 4 : Chronolocalisation

Une fois la latitude/longitude confirmées, déterminer l'heure et la date via analyse des ombres (SunCalc déjà présenté dans un précédant article sur le GEOINT), cohérence saisonnière, métadonnées EXIF et corroboration avec des événements documentés.

Phase 5 : Validation Croisée

Aucune géolocalisation n'est acceptée sans triangulation : confrontation avec le contexte historique/politique, consultation d'imagerie satellite antérieure et postérieure, extraction de détails supplémentaires pour vérification fine.

4. Applications pratiques et cas d'usage


Journalisme d'Investigation

Des organisations comme Bellingcat ont démontré le potentiel transformateur de l'IMINT OSINT pour le journalisme d'investigation. Des ONG comme Amnesty International et Human Rights Watch utilisent systématiquement l'IMINT pour documenter les destructions d'habitations civiles, identifier les positions militaires à proximité d'écoles ou hôpitaux, et assembler des preuves pour les poursuites pénales internationales.

Défense des Droits Humains

Des ONG comme Amnesty International et Human Rights Watch utilisent l'IMINT pour documenter les crimes de guerre.

Cas pratique : Monitoring de zones de conflit (Gaza, Ukraine, Soudan). L'imagerie satellite avant/après permet de prouver la destruction systématique de quartiers civils, constituant des dossiers de preuves pour les cours pénales internationales.

Cybersécurité et Renseignement Économique

Les équipes de cybersécurité d'entreprises intègrent de plus en plus l'IMINT OSINT pour le monitoring des installations physiques, l'évaluation des capacités de production et la détection d'installations sensibles. Les analystes peuvent également utiliser l'IMINT pour surveiller les chaînes d'approvisionnement, estimer les stocks de pétrole (via les ombres des réservoirs à toit flottant) ou monitorer l'activité des ports industriels concurrents.


5. Limites techniques et vulnérabilités méthodologiques



Le Problème des Leurres et du « Spoofing »

Les armées modernes déploient des leurres gonflables extrêmement réalistes visuellement : chars, missiles, hélicoptères. À l'imagerie optique seule, ils sont indistinguibles des vrais équipements. Seule une analyse plus avancée, de type multispectrale, permet de ne pas se faire abuser par le leurre.

Contre-mesures analytiques : Imagerie SAR (les leurres gonflables renvoient une signature radar très faible), analyse thermique (un char opérationnel génère une signature thermique qu'un leurre n'a pas) et analyse temporelle (un leurre ne se déplace pas, ne crée pas de pistes de véhicules).

Deepfakes et Synthèse Générative

L'arrivée de modèles génératifs crée un risque existentiel pour l'IMINT OSINT. Il est désormais techniquement possible de générer des images satellites photréalistes montrant des bases militaires inexistantes ou des destructions qui n'ont jamais eu lieu.

Détection des deepfakes visuels : Outils comme FotoForensics et Ghiro détectent les manipulations par analyse du niveau d'erreur (Error Level Analysis - ELA). Les images générées par IA laissent des traces spécifiques (patterns de compression, patterns spectraux anormaux).

Le Biais de la « Lampe » : Asymétrie Informationnelle

Un phénomène psychologique affecte systématiquement l'OSINT : on ne trouve que ce qu'on cherche. Des zones surreprésentées en imagerie satellite commerciale (Europe, Moyen-Orient, Asie de l'Est) reçoivent une couverture analytique massive, tandis que d'autres conflits (Soudan, Myanmar, Nord du Mozambique) restent largement invisibles.

6. L'IA et le Machine Learning : Accélération et démultiplication



Traitement de Flux Massifs

Le volume d'imagerie satellite augmente exponentiellement. L'IA change cette équation en permettant le traitement automatique. L'IA change ainsi cette équation en permettant un traitement totalement automatique des données. L'IA permet de scanner des millions de km² d'images pour détecter automatiquement des objets (chars, navires) via des réseaux de neurones (YOLO, Faster R-CNN), tâche impossible pour l'humain.

Machine Learning appliqué à l'imagerie : Détection d'objets (chars, navires, bâtiments), segmentation sémantique (classification de chaque pixel), analyse multispectrale et détection de changements.

Géolocalisation Assistée par IA

Des modèles récents comme OpenAI o3 ou encore PigeoNET démontrent une capacité remarquable : géolocaliser une image basée exclusivement sur son contenu visuel, sans métadonnées EXIF. Ce modèle analyse les architectures locales, les styles de construction, les caractéristiques végétales et les traits linguistiques visibles, inférant les coordonnées avec une précision remarquable.

Défis Éthiques et Opérationnels

L'IA appliquée à l'IMINT OSINT pose des questions fondamentales : reproductibilité (les modèles peuvent dérapper et bugger suivant les différentes utilisations), biais (les données d'entraînement reflètent les biais historiques) et transparence (les « black box » offrent peu de visibilité).


7. Cadre Légal et Éthique


Légalité en Source Ouverte

L'accès et l'analyse de données publiques est légalement permis dans la plupart des juridictions. Cependant, il existe des limites critiques : le scraping massif d'un site web sans autorisation peut violer la loi d'accès frauduleux aux systèmes informatiques, tout comme le doxing (révéler l'identité/adresse privée d'un individu) est illégal.

Éthique de la Divulgation

L'analyste OSINT assume une responsabilité épistémique lors de la publication de résultats : vérification multi-couches obligatoire avant publication, attribution sources scrupuleuse, retenue face aux informations sensibles et transparence méthodologique.

OPSEC (Operational Security)

Les analystes eux-mêmes doivent protéger leurs méthodologies et leurs sources. Révéler publiquement comment une localisation a été effectuée peut permettre à d'autres acteurs de contremesurer ces techniques.


Conclusion : L'IMINT OSINT, outil de pouvoir démocratisé


L'IMINT en source ouverte a transformé l'équilibre informationnel global de manière irréversible. Elle a brisé le monopole d'État sur la « vérité du terrain », permettant à des acteurs non-étatiques d'exercer une surveillance, une documentation et une analyse d'une sophistication jusque-là réservée aux plus grandes puissances militaires.

Pour le chercheur, l'étudiant ou le professionnel, cette nouvelle capacité offre une arme analytique sans précédent et un outil de vérification d'une qualité exceptionnelle. Documenter les violations de droits humains, vérifier les affirmations géopolitiques, investiguer les fraudes environnementales : l'IMINT OSINT met ces capacités entre les mains du citoyen informé.

Cependant, cette démocratisation entraîne des responsabilités éthiques et méthodologiques accrues. À mesure que les outils se perfectionnent, les contre-mesures (leurres, deepfakes, etc.) évoluent aussi. L'analyste moderne doit combiner rigueur méthodologique, scepticisme épistémologique et conscience des limites de ses outils.

L'avenir de l'OSINT ne résidera pas seulement dans l'accès croissant aux données brutes, mais dans la capacité à vérifier leur intégrité, à détecter les faux synthétiques et à placer l'analyse humaine critique au coeur du processus. L'IA accélèrera certaines tâches, mais ne remplacera jamais le jugement analytique contextualisé.

En cette époque de désinformation croissante et de synthèse générative sophistiquée, la maîtrise rigoureuse de l'IMINT OSINT représente non seulement une compétence professionnelle, mais une forme d'alphabétisation civique indispensable à la compréhension du monde contemporain.

Sources


Une chaine très interessante sur les sujets OSINT, et tout particulièrement sur l'IMINT-GEOINT avec cette vidéo :


Tout un tutoriel interessant pour réussir à horodater une vidéo avec l'outil SunCalc :




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