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mercredi 4 février 2026

Synthèse académique - Social media’s contribution to political misperceptions in U.S. Presidential elections - Garrett - 2017

Cet article de R. Kelly Garret publié dans la revue PLOS ONE en 2017 fait une analyse en profondeur de l'impact des médias sociaux sur le vote des électeurs américains lors de la campagne présidentielles de 2012.

Nous voyons actuellement de plus en plus de personalités politiques s'insurger contre le rôle des médias sur les réseaux sociaux, qui pourraient avoir un impact important sur le comportement des électeurs. Cet article nous confirme qu'il n'est pas du tout démontré qu'un impact significatif existe, et qu'il existerait pas de corrélation claire et démontrée scientifiquement entre viralité danas la sphère numérique et comportement lors du vote. Nous nous proposons dans cet article de présenter ce papier scientifique au grand public et d'en étudier le contenu en détails.

Proportion d'utilisateurs des réseaux sociaux ayant obtenu des informations provenant de plateformes populaires au cours du mois précédant les élections présidentielles américaines de 2016.


Introduction

Le rôle joué par les réseaux sociaux, tels que Facebook et Twitter, dans la propagation d'idées fausses pendant les campagnes politiques suscite de vives inquiétudes. Ces technologies sont largement utilisées et les informations inexactes qui y circulent ont une grande visibilité. Cette étude utilise trois vagues d'enquêtes par panel menées auprès d'échantillons représentatifs d'Américains lors des élections présidentielles américaines de 2012 et 2016 afin d'évaluer si l'utilisation des réseaux sociaux pour obtenir des informations politiques a favorisé la propagation de fausses informations sur les candidats des principaux partis ou sur des questions importantes de la campagne. La régression à effets fixes permet de s'assurer que les effets observés ne sont pas dus à des différences individuelles. Les résultats indiquent que l'utilisation des réseaux sociaux a eu une influence faible mais significative sur les perceptions erronées concernant le président Obama lors de l'élection de 2012, et que cet effet était plus prononcé chez les partisans convaincus. Les réseaux sociaux n'ont eu aucun effet sur l'exactitude des croyances concernant le candidat républicain lors de cette élection. L'enquête de 2016 s'est concentrée sur les thèmes de campagne. Rien n'indique que l'utilisation des réseaux sociaux ait influencé l'exactitude des croyances sur ces sujets dans leur ensemble, mais les utilisateurs de Facebook se sont distingués. L'utilisation des réseaux sociaux par ce groupe a réduit les perceptions erronées par rapport à celles des personnes qui n'utilisaient que d'autres réseaux sociaux. Ces résultats démontrent que les réseaux sociaux peuvent modifier la propension des citoyens à adhérer à des fausses informations pendant une élection, mais que les effets sont souvent très faibles.


Le rôle des médias sociaux

La lutte contre les perceptions politiques erronées est fondamentale pour la démocratie, mais afin d'élaborer une réponse efficace, nous devons comprendre les mécanismes qui favorisent l'acceptation des fausses informations. Les meilleures preuves dont nous disposons à ce jour suggèrent que les réseaux sociaux ont une influence, mais qu'ils ne sont pas la cause principale de la propagation des fausses informations. Cela ne doit toutefois pas nous inciter à faire preuve d'une quelconque complaisance à l'égard des réseaux sociaux. Il est clair cependant que ces technologies de communication sont utilisées pour promouvoir des perceptions erronées à des fins politiques, et même si les effets sont faibles, ils ont leur importance. De plus, il ne fait aucun doute que les tentatives d'utilisation des réseaux sociaux à des fins trompeuses deviendront sans cesse de plus en plus  sophistiquées avec les progrès de l'IA générative. 

Ceux qui cherchent à faire avancer la propagande politique pour promouvoir leurs propres intérêts pourraient trouver de nouveaux moyens de tirer parti de la technologie. Plus important encore, les perceptions erronées ne sont pas la seule menace posée par les manipulations des réseaux sociaux. De nombreux autres types d'informations problématiques ne sont pas pris en compte ici. Le rôle modeste des réseaux sociaux dans la promotion des fausses informations sur les candidats peut, par exemple, être éclipsé par leur capacité à promouvoir les théories du complot. La technologie offre une occasion unique à des groupes relativement restreints d'individus de se retrouver et de former des communautés de personnes partageant les mêmes idées, qui travaillent ensemble pour affirmer leurs convictions. 

Ces résultats suggèrent toutefois qu'il pourrait être utile d'élargir la portée des interventions technologiques et politiques. Les campagnes de désinformation s'inscrivent dans un malaise démocratique plus large, qui s'accompagne d'une polarisation politique croissante des émotions envers ceux avec lesquels nous sommes en désaccord, d'une utilisation stratégique de la colère et de l'incivilité pour promouvoir des objectifs politiques, et d'une détérioration de la confiance dans les institutions chargées de promouvoir la connaissance et la compréhension. Il pourrait s'avérer plus efficace de rechercher des moyens d'aider la société à résister à ces menaces plutôt que de cibler de manière disproportionnée le rôle des médias sociaux dans la promotion de la désinformation.


Limitations

Ces données présentent d'importantes limites. Premièrement, les données du panel ont été collectées sur une période de plusieurs mois, ce qui est considérablement plus court que la durée de nombreuses campagnes de désinformation. Les fausses informations concernant le lieu de naissance du président Obama remontent à 2008 ; elles ont été reprises à plusieurs reprises par le président Trump au cours des années suivantes ; et elles étaient encore soutenues par des politiciens républicains aussi récemment qu'en 2017. Les efforts stratégiques visant à minimiser l'importance du changement climatique durent depuis encore plus longtemps. Deuxièmement, et en lien avec le premier point, de nombreuses fausses informations très médiatisées qui ont circulé pendant les élections de 2016 sont apparues tardivement dans la campagne et ont été rapidement diffusées à l'aide de comptes automatisés. En d'autres termes, certaines campagnes de désinformation semblent conçues pour attirer rapidement l'attention avant de s'éteindre tout aussi rapidement. L'absence de mesures de croyance juste avant le jour du scrutin, alors que l'intérêt et l'implication dans la campagne sont particulièrement élevés – et que la désinformation sur les réseaux sociaux a été la plus répandue en 2016 – pourrait contribuer à l'incapacité de détecter des effets importants dans ces tests. 

La méthodologie de recherche utilisée dans l'article de Garrett est insuffisante pour évaluer la dynamique à l'une ou l'autre de ces échelles de temps alternatives. Bien que les effets des médias sociaux sur plusieurs mois soient faibles, il est possible que cette technologie favorise des changements à plus long terme dans les convictions des citoyens. Une alimentation constante en fausses informations pourrait éroder la résistance des citoyens, favoriser la désinformation et saper la confiance dans les sources d'information fiables. Ces données n'excluent pas non plus la possibilité que les réseaux sociaux favorisent une tromperie de courte durée. Il n'est pas invraisemblable, par exemple, que certaines personnes aient cru que le pape avait soutenu Trump, au moins brièvement, après avoir vu cette affirmation sur Facebook. Les données sur les effets à court et à long terme constituent un complément important à cette recherche. Les données de 2016 sont également limitées par leur focalisation disproportionnée sur les fausses informations auxquelles les républicains seraient plus enclins à croire. Cela reflète la nature des fausses affirmations qui circulaient au moment où les déclarations de croyance ont été rédigées, mais il serait utile que les travaux futurs prennent en compte les perceptions erronées plus courantes chez les démocrates.


Conclusion

Au cours de la dernière décennie, les réseaux sociaux, et en particulier Facebook, ont transformé la manière dont les Américains s'informent sur la politique. Peut-être en raison de leur grande visibilité, ces technologies sont devenues un vecteur important de diffusion de fausses informations. Les données collectées lors des élections présidentielles américaines de 2012 et 2016 suggèrent que malgré la prévalence des fausses informations sur ces réseaux, leur influence sur les opinions des citoyens est relativement faible. L'utilisation des réseaux sociaux n'a entraîné qu'une légère augmentation du soutien aux fausses informations concernant le président Obama et n'a eu aucun effet sur les opinions concernant son adversaire lors de l'élection de 2012. Contrairement à l'idée reçue, en 2016, l'utilisation des réseaux sociaux a eu des effets plus positifs (ou moins négatifs) sur l'exactitude des opinions des utilisateurs de Facebook concernant les thèmes de la campagne électorale que sur celles des personnes qui n'utilisaient pas cette plateforme de réseau social. Dans l'ensemble, ces résultats suggèrent qu'il est imprudent de se concentrer uniquement sur la lutte contre la désinformation sur les réseaux sociaux. Il existe peut-être d'autres sources de désinformation plus importantes, et les réseaux sociaux peuvent avoir d'autres effets néfastes plus importants sur la démocratie.

Quand on lit R. Kelly Garrett, on comprend donc à quel point le récit “un message viral = des milliers de votes en plus” repose davantage sur l’intuition que sur des données scientifiquement prouvées. En travaillant sur deux présidentielles américaines, Garrett montre que l’usage des réseaux sociaux peut bien augmenter l’adhésion à certaines intox, mais de façon faible, surtout chez des partisans déjà radicalisés, et sans effet massif sur le reste de l’électorat. 

Autrement dit, la viralité joue, mais en bout de chaîne, comme un amplificateur de convictions préexistantes plutôt que comme un joystick branché directement pour téléguider le vote.


Pour aller plus loin : les généralisations hasardeuses à éviter

Le travail de R. Kelly Garrett fonctionne comme un contre‑exemple presque idéal au raisonnement implicite qui sous‑tend la proposition de Laetitia Saint‑Paul, ce fameux schéma « Roumanie → TikTok → votes » qui postule un lien quasi mécanique entre viralité algorithmiquement amplifiée et résultat électoral. Là où le récit politique suggère qu’un candidat « sorti de nulle part » pourrait, par la seule grâce d’un emballement algorithmique, transformer des vues TikTok en bulletins de vote, Garrett montre – données à l’appui – que les réseaux sociaux ont surtout un effet de renforcement marginal sur des croyances déjà polarisées, et non un pouvoir de conversion de masse. Dans son étude, menée sur les présidentielles américaines de 2012 et 2016, il suit les mêmes individus dans le temps, mesure finement leur usage des réseaux sociaux pour s’informer et la justesse de leurs croyances politiques, puis utilise des modèles à effets fixes pour isoler l’évolution liée aux réseaux sociaux de tout ce qui relève de leurs caractéristiques stables (profil sociodémographique, identité partisane, niveau d’intérêt politique, etc.). Il en ressort que, en 2012, une utilisation plus intense des réseaux sociaux est bien associée à une augmentation des perceptions erronées… mais uniquement sur les intox visant Obama, avec un effet statistiquement significatif mais faible, et surtout concentré chez les partisans déjà les plus convaincus ; les modérés bougent à peine, et l’étude ne détecte aucun raz‑de‑marée de désinformation qui retournerait massivement des électeurs. En 2016, lorsque Garrett se focalise sur des enjeux de campagne plutôt que sur un candidat, le résultat est encore plus déflationniste : aucun effet global robuste de l’usage des réseaux sociaux sur la justesse des croyances, et même, dans certains cas, un léger effet plutôt correctif chez les utilisateurs de Facebook. On est donc à des années‑lumière du schéma où un algorithme de recommandation, parce qu’il rend un contenu viral, fabriquerait mécaniquement des votes en aval.

C’est précisément ce décalage entre l’imaginaire politique et l’empirie qui rend ce papier central face au raisonnement de la députée Laetitia Saint‑Paul : dans le cas roumain, le récit implicite est que TikTok, via une campagne d’astroturfing sophistiquée, aurait presque « fabriqué » 23% de voix pour Georgescu ; dans les données de Garrett, les réseaux sociaux n’apparaissent pas comme des machines à produire de nouveaux électeurs pour un camp, mais comme des amplificateurs modestes de croyances déjà alignées, avec des effets surtout observables chez les ultras et difficilement détectables sur les comportements de vote eux‑mêmes. Dit autrement, si l’on appliquait le regard de Garrett au cas roumain, on serait obligé de formuler l’hypothèse de manière beaucoup plus prudente : une manipulation massive de TikTok peut imposer un candidat dans le paysage informationnel, créer l’illusion d’un soutien massif et renforcer des récits préexistants… mais il n’est ni théoriquement ni empiriquement sérieux d’en déduire que la simple viralité explique mécaniquement le score électoral. Il y a d'ailleurs en France plusieurs micro-partis qui réalisent de bons scores en termes de nombre de vues sur les RSN, avec des messages relayés sur la toile exhibants une certaine viralité, sans pour autant transformer ce comportement dans les urnes !

Évidemment, cette « preuve Garrett » a des limites qu’il faut assumer. D’abord, c’est un travail sur les élections américaines, dans un système médiatique et partisan spécifique, pas sur la Roumanie de 2024. Ensuite, l’étude est publiée en 2019 et porte sur des données de 2012 et 2016, à une époque où l’écosystème n’est pas celui d’aujourd’hui : Facebook joue un rôle central, Twitter est encore dominant dans la conversation politique, TikTok n’a pas la place qu’il occupe désormais. On pourrait donc objecter que la nouvelle génération de plateformes (TikTok en particulier), avec des formats plus courts et plus émotionnels, et des systèmes de recommandation plus agressifs, pourrait produire des effets différents ou plus forts. Enfin, Garrett mesure des croyances et non directement le vote ; il montre des effets faibles sur ce maillon intermédiaire, mais il est concevable qu’à force de petites différences cumulées, des effets politiques plus larges apparaissent à long terme.

Mais même avec ces réserves, le cœur de son apport reste très difficile à contourner pour la narration « viralisme = votes » : quand on teste sérieusement l’hypothèse dans un contexte de campagne réelle, avec des données longitudinales et des méthodes correctes, on trouve des effets qui existent, mais qui sont petits, très dépendants des prédispositions politiques initiales, et loin du fantasme d’un algorithme transformant directement des vues en suffrages. Si on veut continuer à raconter l’histoire d’un TikTok roumain qui aurait « fait » l’élection, il faut donc le faire en assumant qu’on s’éloigne de ce que la meilleure littérature empirique nous dit aujourd’hui sur les liens entre réseaux sociaux, croyances politiques et vote.


Sources

  • Manipulations numériques en période électorale -  Table ronde organisée par la commission de la Culture (Laurent Lafon) et la commission des Lois (Muriel Jourda) avec : Laurent Cordonier (Fondation Descartes), Anne-Sophie Dhiver (Viginum) et Benoît Loutrel (Arcom) : https://www.youtube.com/watch?v=WkQ94HruWXE&list=PPSV&t=4575s

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