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lundi 27 janvier 2020

Fiche de lecture - Colonel Roger Trinquier - La Guerre moderne - 1961

Longtemps le colonel Trinquier a senti le souffre, étant quelque peu "compromis" comme on disait pudiquement dans les années soixante, notablement avec l'image qu'il trainait derrière lui après la bataille d'Alger et après son départ anticipé de l'armée. Son manuel, réédité en français en 2008 et travaillé à plusieurs reprises, reste une référence, d'emploi plus direct que Galula. Il est souvent présenté aux Etats-Unis comme le maître à penser d'un style de guerre assez mineur, à l'époque appelé "low and mid-intensity conflicts" (MIC-LICs), mais qui malheureusement prend actuellement tout son sens dans un XXIème siècle instable et marqué par de nombreux conflits de guérilla et de terrorisme. Il sera donc utile de redécouvrir cet ouvrage écrit avec un fort tropisme issu de la guerre d'Algérie et d'Indochine, mais qui demeure extrêmement utile dans le contexte actuel où se métastasent de nombreux groupes terroristes obéissants aux mêmes logiques de guérilla.



Résumé


Le Colonel Trinquiet est considéré comme un des premiers officiers ayant conceptualisé leurs expériences de la contre-insurrection. Dans ce cadre, et considérant que le terroriste, qui n'utilise pas les techniques de combat "légales" ne peut de fait être considéré comme un soldat, Trinquier considère la possibilité d'emploi de la torture dans le cadre spécifique de stratégie de contre-insurrections.



Selon Trinquiet, la force des terroristes est de pouvoir se mêler à la population. Ils peuvent ainsi s’éclipser en cas de rafles policières, se fondant dans la foule. C’est aussi leur faiblesse, car ces contacts avec la population forment les premiers maillons d’une chaîne qui permet de remonter jusqu'à eux. Ce raisonnement anime le colonel Roger Trinquier qui met en place, dès février 1957, un quadrillage rigoureux de la ville encourageant la délation : le dispositif de protection urbaine (DPU). L’expérience de la bataille d’Alger lui a permis de poser les bases précises de la protection de la population, hissée au cœur de la guerre et en toute première priorité. Ainsi, pour qu’elle échappe à la « menace des organisations ennemies », il propose de la faire entrer « au sein d’une organisation hiérarchisée, englobant l’ensemble des populations. Personne n’aura la possibilité de s’y soustraire, afin que chacun puisse répondre aux ordres de ses chefs et participer aux mesures de protection ».

Le dispositif élaboré par Roger Trinquier comprend aussi un important organisme de recherches et d’exploitations de renseignements sur l’organisation ennemie, dont l’action se produit en même temps que l’encadrement de la population, considéré comme élément principal : la mise en place d’un service de renseignements, avec des renseignements en surface et le renseignement-action dont l’objectif est « le pourrissement de l’adversaire ». Ce dernier facteur est particulièrement important car « la meilleure solution pour être bien informé consistera à introduire nos propres agents de renseignement dans l’organisation ennemie et de provoquer ainsi son pourrissement ».

Selon Trinquier, beaucoup de chefs militaires de grande valeur ne font pas preuve d’adaptabilité. Selon eux, gagner la bataille en passe surtout par « l’armée régulière ». Il en résulte que la confiance envers les maquis est très limitée au sein des états-majors. Si on ajoute à cette sorte d’aveuglement le nombre trop réduit de volontaires pour rejoindre ces unités hors ligne, l’armée française souffre d’une méconnaissance du terrain et d’un déficit d’expérience.

Citations


"Le résultat de cette carence c'est que notre armée n'est pas préparée pour affronter un adversaire qui utilise des armes et des méthodes de guerre qu'elle ignore. Elle n'a donc aucune chance de vaincre."
"Or, nous savons maintenant qu'il est nullement nécessaire d'avoir la sympathie de la majorité de la population pour la diriger. Une organisation adaptée peut aisément y suppléer. C'est ce que font nos adversaires en Algérie, grâce à une organisation spéciale et à des méthodes de guerre appropriées ; ils sont parvenus à s'imposer à des populations entières et à les utiliser contre nous."
"Les aspects les plus subtils de la guerre moderne, tels que la manipulation des populations, ont fait l'objet de récents travaux. Mais seuls quelques-uns des procédés du temps de paix employés par nos adversaires pour consolider leur emprise sur les populations conquises ont été partiellement étudiés, en particulier le mécanisme de l'action psychologique sur les masses. [...]. Or nous savons maintenant que le moyen essentiel pour vaincre dans la guerre moderne est de s'assurer l'appui inconditionnel des populations."
"Le terrorisme est une arme de guerre qu'il n'est plus possible d'ignorer ou de minimiser. C'est comme arme de guerre que nous devons donc l'étudier."
 "Non seulement il [le terrorisme] fait la guerre sans uniforme, mais il n'attaque en général, hors du champ de bataille, que des civils désarmés, incapables de se défendre et normalement protégés par les lois de la guerre. Encadré par une vaste organisation qui prépare sa tâche et lui en facilite l'exécution, assure son repli et sa protection, il ne prend pratiquement aucun risque, ni celui d'une riposte de ses victimes, ni celui de comparaître devant la justice."
"Dans une guerre moderne, l'ennemi est autrement difficile à définir. Aucune frontière matérielle ne sépare les deux camps. La limite entre amis et ennemis passe au sein même de la nation, dans un même village, quelquefois dans une même famille. C'est souvent une frontière idéologique, immatérielle, qui doit cependant être impérativement fixée, si nous voulons atteindre notre adversaire et le vaincre."
"Le fait que la guerre moderne n'est pas officiellement déclarée comme elle l'était autrefois, que l'état de guerre n'est généralement pas proclamé, permet à nos adversaires de continuer à bénéficier d'une législation du temps de paix, pour poursuivre ouvertement ou clandestinement leur action."
Le colonel Roger Trinquier reconnaît une carence importante de l'enseignement spécifique à la guerre moderne dans la formation des militaires français. Il préconise l'intégration de la dimension de la population dans la lutte anti-terroriste par la création d'une organisation pyramidale et hiérarchisée qui pourrait rappeler par analogie apparente une certaine forme de totalitarisme. Mais l'auteur s'en défend et explique qu'il s'agit bien là d'une organisation de guerre défensive, ni plus ni moins, où l'objet primordial est la protection de la population.
"Il est par contre généralement fait abstraction d'un facteur essentiel dans la conduite de la guerre moderne : c'est l'habitant. [...] Le contrôle des masses par une stricte hiérarchie, et souvent même plusieurs hiérarchies parallèles, est l'arme maîtresse de la guerre moderne. Cette organisation permettra au commandement de faire participer des éléments importants de la population à leur propre protection."
Une fois ce maillage réalisé dans une population, il s'agit selon l'auteur d'organiser la phase d'exploitation des renseignements remontés par ces différents canaux de population en créant une service dédié de Renseignement-Action.


"Mais, lorsque la paix aura été rétablie, même sur une faible portion du territoire, une action sociale large et généreuse aura une importance capitale pour ramener à nous des populations malheureuses et souvent désorientées par des opérations de guerre qu'elles n'auront pas toujours comprises."
"Cette expérience, inlassablement tentée par des militaires qui croient encore qu'il est possible de battre des adversaires sur leur propre terrain s'est souvent soldée par de graves échecs : au mieux elle n'a jamais donné de résultats probants."
"Attirés par vocation par l'aspect purement militaire de la guerre, c'est-à-dire la poursuite et la destruction des bandes en combat sur le territoire, les commandants d'opérations espèrent inlassablement parvenir à les [les ennemis] manœuvrés comme des unités régulières et obtenir un succès rapide et spectaculaire ; mais ils portent peu d'intérêt au travail moins noble, pourtant essentiel, qui réside dans l'action en profondeur sur la population et dans la destruction de l'organisation clandestine qui permet toujours aux bandes de survivre malgré les quelques échecs locaux que leur infligent épisodiquement les forces de l'ordre."
"La lutte contre la guérilla est, en définitive, une question de méthode. Un Etat moderne dispose de forces largement suffisantes pour la combattre. Nos échecs répétés proviennent seulement d'une mauvaise utilisation des moyens dont nous disposons. Beaucoup de chefs militaires les jugent insuffisants. Nous savons qu'il n'y a pas d'exemple dans l'histoire militaire d'homme de guerre qui ait pu obtenir tous les moyens souhaités pour aller à la bataille. Le grand chef de guerre, c'est justement celui qui sait vaincre avec les moyens qui lui sont donnés.
"La conduite de la guerre moderne nécessite une collaboration étroite de la population. Nous devons d'abord nous assurer son appui. L'expérience a montré qu'il n'était nullement nécessaire d'avoir la sympathie de la majorité de la population pour l'obtenir. Celles-ci sont en général amorphes ou indifférentes ; il suffira de détecter, puis de former une élite agissante, puis de l'introduire dans la masse comme un levain qui agira au moment venu." 
"Dans la guerre moderne comme dans les guerres classiques d'autrefois, c'est une nécessité absolue d'employer toutes les armes dont se servent nos adversaires ; ne pas le faire serait une absurdité. [...] Si une armée doit disposer de l'arme atomique et être fermement décidée à l'employer pour dissuader un adversaire éventuel de nous attaquer, nous devons également être fermement décidés à employer tous les moyens de la guerre moderne pour assurer notre protection. [...] A la puissance d'un armement aveugle, succéderont l'intelligence et la ruse alliées à la brutalité physique. Un problème se pose à nous : emploierons-nous dans la guerre moderne tous les moyens nécessaires pour vaincre comme nous l'avons toujours fait dans les guerres classiques et passées et comme nous envisageons actuellement de le faire en construisant la bombe atomique ? Ce problème, au cours de l'Histoire, d'autres soldats ont eu à se le poser. Il suffit de se rappeler la vieille bataille de Crécy en 1346 ; dans l'armée française, l'armée du roi, nos chevaliers refusaient de se servir de l'arc et de la flèche qu'employaient habilement les Anglais. Pour eux, le vrai combat, le seul loyal et admissible restait le corps à corps, d'homme à homme. Employer une flèche, tuer de loin un adversaire était une sorte de lâcheté inadmissible et certainement incompatible avec leur conception de l'honneur et du chevalier. A Azincourt, en 1415, la leçon n'avait pas servi ; c'est encore à cheval, avec cuirasse et épée que nos chevalier abordèrent les archers anglais et se firent de nouveau écraser. [...] Si à l'exemple des chevaliers, notre armée refusait d'employer toutes les armes de la guerre moderne, elle ne pourrait plus remplir sa mission. Nous ne serions plus défendus : l'indépendance de notre pays, la civilisation qui nous est chère, notre liberté auraient probablement vécu."  

Sources


Le site officiel de la "Foreign Policy Research Institute" avec un article qui cite plusieurs fois les travaux du colonel Trinquier dans les stratégies de contre-insurrections :
https://www.fpri.org/article/2016/05/border-walls-work-dont-open-memorandum-mr-trump/

https://www.penseemiliterre.fr/plugins/cdec/documents/114218/rmg-n-55.pdf

Conquête des esprits et commerce des armes : la diplomatie militaire française au Brésil (1945-1974)
https://tel.archives-ouvertes.fr/tel-00690336/PDF/Nabuco_Rodrigo.pdf

https://www.facebook.com/Roger-Trinquier-et-le-paradoxe-doctrinal-fran%C3%A7ais-139401986090339/
http://blogdegustave-3rpc.over-blog.com/article-le-colonel-trinquier-121752900.html

Webographie : INA Culture - 21 juillet 1978
Le colonel Roger Trinquier, un des responsables de la bataille d'Alger publie un livre de souvenirs de jeunesse " le temps perdu" ; à ce titre il débat avec Michel Winock de la torture en Algérie et du coup d'Etat du 13 mai à Alger qui a amené le Général de Gaulle au pouvoir en métropole.
Images d'archive - INA - Institut National de l'Audiovisuel



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