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mardi 16 mars 2021

Fiche de lecture - Goebbels : Sa vie, sa mort - Roger Manvell et Heinrich Fraenkel - 1960

Voici un sujet qui reste sensible dans notre société actuelle, mais qui demeure essentiel de garder à l’esprit afin d’éviter de retomber dans une telle cinématique de manipulation de masse et de fake news, comme on les nomme si souvent aujourd’hui : le génie de la propagande tombé dans les mains du diable, ou comment Goebbels a-t-il était l’élément prépondérant de la prise de pouvoir de Hitler, puis de l’endoctrinement vertical du peuple allemand pendant toute la Seconde Guerre mondiale. On peut rappeler les citations les plus connues de Goebbels puis rentrer dans le détail de sa mécanique implacable :

« C’est l’un des droits absolus de l’État de présider à la constitution de l’opinion publique. »

« Celui qui peut régner sur la rue règnera un jour sur l’État, car toute forme de pouvoir politique et de dictature possède ses racines dans la rue. »

« Plus le mensonge est gros, plus il passe. Plus il est répété, plus le peuple le croit. »

« Nous ne voulons pas convaincre les gens de nos idées, nous voulons réduire le vocabulaire de telle façon qu’ils ne puissent plus exprimer que nos idées. »

L’ouvrage qui est la source majeure de cet article et qui nous intéresse ici est un livre publié en 1960 et nommé « Goebbels : Sa vie, sa mort ». Il prend donc ses racines dans le milieu contemporain de Goebbels. En effet, dans ce livre amorcé peu de temps après le suicide de Goebbels dans le bunker berlinois de Hitler en 1945, les auteurs ont pu réaliser une étude originale en interrogeant des contemporains du propagandiste nazi. L’ouvrage se nourrit de témoignages de personnes qui ont traversé sa vie au collège, à la faculté et lors de son ascension au sein du NSDAP (Nationalsozialistische Deutsche Arbeiterpartei) dès son entrée en 1924, dans le contexte économique hyperinflationiste de l’Allemagne de 1921.


La lente ascension au pouvoir (1924-1933)

Goebbels rejoint donc le NSDAP dès 1924 où il gravit rapidement tous les échelons de la hiérarchie grâce à son intelligence et sa force de travail. Se frottant rapidement aux meetings politiques, il perfectionne ses interventions publiques et raffine ses mises en scène. Il évalue méthodiquement son approche des foules afin d’éviter ce qu’il appelle « les erreurs du passé », et notamment l’approche des protopartis antérieurs au NSDAP qui ont couté la prison à Hitler en 1923 lors du putsch de Munich mal préparé et donc voué à l’échec.

Selon Goebbels le Völkische Freiheitspartei n’avait d’ailleurs aucun avenir. Il juge ces membres durement et souhaite une intégration des classes populaires dans sa dialectique, en chassant notamment sur le terrain communiste :

« Ses dirigeants sont sans contacts avec la masse ; ils ont peur du socialisme. Moi, je suis convaincu que seule une sorte de socialisme mêlé de nationalisme sauvera l’Allemagne. [] C’est une synthèse des idées socialistes, des émotions que crée le nationalisme que, nous autres nationaux-socialistes, nous devons suivre sans la moindre tergiversation. Nous allons nous attacher la classe ouvrière et nous détruirons le Marxisme. Quant à la bourgeoisie, nous la jetterons à la poubelle. »

Après son doctorat, Goebbels avait travaillé comme journaliste, et tenta plusieurs fois sans succès de faire publier un roman d’inspiration autobiographique, « Michael », probablement écrit vers 1922. Finalement, lorsque « Michael » paraît en 1929, Goebbels est alors Gauleiter de Berlin, député du Reichstag et chef de la propagande du parti nazi. Il avait donc toute lattitude et des raisons solides pour incorporer des passages lui permettant de se targuer d’avoir au cours de sa jeunesse entrevu la lumière, pressenti la venue du Messie. Ce sont en effet les yeux bleus d’Hitler qui subjugueront Goebbels lors de leur première rencontre ; de son côté, Michael a été captivé par les yeux bleus de l’orateur.

À l’époque, Goebbels, dans les articles qu’il écrivait comme dans ses discours, prônait l’idée que le communisme, bien que mal dirigé, constituait un allié possible pour le national-socialisme révolutionnaire qu’il était en train de promouvoir :

« Si nous misons sur les intérêts de la classe des possédants ou de la bourgeoisie instruite, nous n’arriverons nulle part ; si nous tablons sur la fin et le désespoir des masses, tout nous tombera entre les mains. Le système soviétique tient non point parce qu’il est bolchévique, marxiste ou international, mais parce qu’il représente la Russie, qu’il est national. »

Ce genre de sentiment pouvait peut-être plaire à une fraction du parti nazi, mais déplaisait certainement à Hitler qui, pour conquérir le pouvoir, cherchait d’autres leviers d’influence que l’appui de la colère du prolétariat. Néanmoins, on peut voir que Goebbels cherchait très tôt des parallèles avec la dictature soviétique. Plus tard, une fois l’ascension de Hitler réalisée, Staline sera à son tour intéressé par la stratégie hitlérienne ; comme si les deux monstres se nourrissaient mutuellement…

Hitler faisait de l’éloquence et du rayonnement personnel de l’agitateur politique une pièce maîtresse de sa stratégie d’influence des foules. En conséquence, quand ils abordent avec Goebbels la question de la propagande, ils traitent celle-ci uniquement en tant qu’arme. Les propos du chef de la propagande ne visent pas les intellectuels, mais sont uniquement destinés à la masse, comme l’affiche et le slogan politique. L’art de la propagande consiste exactement à émouvoir le public pour mettre en branle son imagination, à trouver la forme appropriée psychologiquement à ces fins qui sont de retenir l’attention et de faire vibrer les sentiments profonds des masses de la nation :

« Le pouvoir de réceptivité des masses ne joue que sur une gamme restreinte et leurs facultés de compréhension est faible ; d’autre part, les masses oublient vite. Cela étant, toute propagande qui se veut efficace doit se borner à l’emploi de quelques rudiments essentiels que l’on exprimera, autant que faire se peut, en propos stéréotypés. Ces slogans seront répétés sans cesse jusqu’à ce que l’individu à l’intellect le plus borné ait réussi à saisir l’idée prônée. Que l’on vienne à oublier ce principe, que l’on tente de donner à la propagande un tour plus général et plus abstrait, et il perdra toute sa portée, car le public ne sera pas capable d’assimiler et de retenir ce qui lui aura été offert sous cette forme. En conséquence, plus le message à diffuser revêt d’importance et plus il est nécessaire que celui qui est chargé de la propagande découvre la meilleure ligne d’action psychologique. »

Le propagandiste n’a pas à se soucier de la vérité en tant que telle, mais de son interprétation la plus à même de servir ses propres desseins : la propagande n’a pas à analyser objectivement le pour et le contre d’une idée et, dans sa représentation de l’idée, elle n’a pas à tenir compte, selon les normes théoriques de la justice, des éléments qui peuvent être favorables à l’adversaire, mais elle ne doit montrer de la vérité que l’aspect qui est favorable à ses propres visées stratégiques. C’est un travestissement sciemment piloté dont le but unique est de convaincre sur la base d’arguments souvent totalement fallacieux.

Hitler écrit même à propos de ses meetings politiques :

« Ces rassemblements m’ont permis progressivement de devenir un orateur capable de prendre la parole dans des réunions de masse et m’ont donné l’habitude de l’emphase et des grands gestes que requière un auditoire de plusieurs milliers de personnes. Sans cesse le tribun reçoit des directives de ceux-là mêmes auxquels il s’adresse ; ceci l’aide à corriger le ton de son discours, car il peut constamment lire sur les visages de ceux qui l’écoutent et se rendre compte si on le suit, si on le comprend bien, et si ces mots produisent l’effet recherché. En revanche, l’écrivain ignore tout de son lecteur. D’emblée donc, il sait qu’il ne s’adresse pas à un groupe spécifique d’humain et il se doit de généraliser. »

L’année phare de l’ascension de Hitler au pouvoir est 1933. Goebbels sera, cette année-là, sollicité à chaque étape pour faire gagner les élections à Hitler :

« J’espère accomplir du point de vue de la propagande un tour de force cette année pour les élections de 1933. Nous devons mettre notre technique au point jusque dans le plus infime détail. Seules les méthodes les plus modernes, les plus efficaces nous apporteront la victoire ; non seulement les Allemands, mais encore la presse internationale reconnaissent que notre propagande est unique en son genre. La précédente campagne électorale nous a donné une si large expérience que grâce à la supériorité de nos méthodes de propagande, nous pourrons sans difficulté battre nos adversaires lors des prochaines élections. »

Tout était bon pour Goebbels pour manipuler l’opinion publique. Boycotter des films communistes en envoyant des militants nazis dans les cinémas et lâcher des boules puantes et des souris, organiser des débats avec des représentants du gouvernement et coller des affiches une heure après avoir averti la personne en affirmant le refus de débattre du contradicteur ! Il arriva même à Goebbels de venir à un meeting avec de grosses valises et dire à son public que finalement il avait réussi à faire venir son contradicteur !

Goebbels fait quelques remarques intéressantes sur le genre d’homme que les nazis recherchent afin d’accroître le nombre de leurs adhérents. Selon lui, un homme de caractère même ne possédant qu’une vue peu profonde des choses vaut mieux qu’un garçon intelligent, mais dépourvu de volonté. Le succès politique pour Goebbels dépend bien davantage du caractère que de l’intelligence de la personne. C’est, selon lui, le courage qui a toujours conquis le monde. Il recherchait en effet des caractères malléables dont il pourra une fois leurs opinions nivelées faire de bons soldats susceptibles d’être employés comme les ennemis de l’Intérieur. Il termine par cette remarque sur sa vision cynique des militants :

« Seules quelques flammes brûlent d’une vive clarté. Les autres ne réfléchissent que les lueurs. »

L’incendie du Reichstag ou l’ultime intoxication anticommuniste

À présent, il ne fait plus aucun doute que tant Göring que Goebbels ont participé à l’élaboration du complot lié à l’incendie du Reichstag. Ils avaient besoin d’un incident qui pût leur permettre au nom du salut public de supprimer le parti communiste allemand qui disposait encore de quelque six millions de voix. Il semble que les faits se soient passés comme suit : un passage souterrain conduisait du Reichstag au palais occupé par le président du Reichstag. Dont la nuit du 27 février 1933, Karl Ernst, l’homme de confiance du comte Helldorff, emprunta ce passage avec quelques SA, et à l’aide d’une solution chimique, traitèrent diverses pièces du mobilier afin de les rendre inflammables. Découvert dans le bâtiment en feu, un jeune homme déséquilibré du nom de Marinus Van der Lubbe, un soi-disant communiste, avoua immédiatement qu’il était l’incendiaire. 

Les nazis veillèrent à ce que l’incendie du Reichstag fût considéré comme un signe caractéristique d’une amorce de révolution communiste que leur vigilance avait tué dans l’œuf. Hitler en personne souhaitait une immédiate et large effusion de sang, mais son cabinet politique tempéra sa violence. La lutte contre les communistes, consécutive à cet incendie, fournit le prétexte idéal d’une suspension des droits civils, suspension qui devint en fait permanente. Le parti communiste ne sera d’ailleurs que le premier sur une longue liste de partis et d’organisation que frapperont des mesures d’interdiction…


Les vecteurs de propagandes depuis la conquête du pouvoir jusqu’à 1945

Goebbels s’est essayé à une palette extrêmement large d’outils de propagande de masse. Il avait lu Gustave Le Bon ainsi que les travaux d’Edward Bernays. Il avait donc toute la latitude pour appliquer leurs principes de base dans toute la verticalité de la mécanique nazie en Allemagne. A contrario de la mécanique de propagande soviétique orchestrée par le Kommintern, qui se voulait foncièrement internationaliste, la propagande nazie travaillait en profondeur et sur toutes les verticalités possibles pour asseoir un pouvoir absolu en Allemagne.

Le narratif politique et la rhétorique du discours

Goebbels travaillait énormément ces discours. Une fois sur l’estrade, il ne ressentait pas d’émotion ou fort peu, mais il mettait en jeu toutes ses ressources physiques et usait de toutes les nuances de ses cordes vocales pour émouvoir l’assistance. Il forçait au maximum sa voix sonore et bien timbrée et le fait de parler à de vastes auditoires, parfois pendant plusieurs heures d’affilée, exigeait de sa part une grande dépense énergétique. Toutefois, des témoins bien placés pour le savoir prétendent que sur une estrade il dominait toujours l’intégralité de ses émotions. Sur ce point particulier, il différait diamétralement d’Hitler. Il calculait tous ses effets, les préparait et répétait inlassablement. Il s’entraînait afin de pouvoir s’adapter à tous les auditoires et en particulier à ceux dont il prévoyait une hostilité certaine. En d’autres termes, il devint volontairement un professionnel, le maître de son public, qui s’enorgueillit de sa capacité à s’emparer de ses auditeurs dès ses premières phrases.

Pour donner à ces grands meetings une allure de parade, il appliqua la méthode mise au point par Hitler et qui consistait à instituer tout un cérémonial très hiérarchisé, de faire vibrer son public avant même qu’il ne prît la parole. Déploiement de bannières, procession, musique wagnérienne, chants, marche militaire tout était utilisé ! Goebbels ne se montrait, en général, que lorsque la salle était comble prête à l’accueillir, tel un acteur calculant ses tirades et le moment exact de son apparition.

Conjointement à ce que l’on appelle maintenant le storytelling, Hitler appréciait souvent les accessoires vestimentaires qui soulignaient l’aspect théâtral de ses interventions : il ne se séparait guère de sa cravache qui lui permettait pendant certains discours de souligner ses propos, en tapotant ses bottes de cuir en en donnant des coups sur son bureau ou son pupitre de conférence.

L’agitation politique 

La première rencontre entre Goebbels et un public venu à un meeting politique se déroula en deux temps. Invité par des amis à prendre la parole, son apparence frêle sur la scène ne lui permet pas de canaliser les railleries et les huées du public.

Une fois harangué par un homme du public qui le traite de capitaliste et d’exploiteur, Goebbels voit rouge et passe dans un mode d’instinct et rétorque au micro :

« Que l’homme qui m’a traité de capitaliste et d’exploiteur monte sur cette estrade et vide ses poches, son porte-monnaie ! J’en ferai autant et on verra bien lequel de nous deux est le plus riche ! »

Puis il jeta quelques pièces sur la table devant lui et ce geste instinctif lui conquit immédiatement son auditoire.

Goebbels prend vite le pli de l’exagération à outrance dans ses écrits, lorsqu’il parle de ses actions et des meetings qu’il réalise partout en Allemagne. Des gens par milliers, il faut lire : par centaine ; quand il écrit des centaines, lire des dizaines ! Dans les statistiques du nombre de ses auditeurs, Goebbels aimait  à ajouter des zéros ! Toutefois, compte tenu de cette petite faiblesse, il est hors de doute qu’il a appris rapidement et bien son métier d’orateur. Son sens du théâtral et son besoin forcené de surmonter son complexe d’infériorité se conjuguaient pour le pousser à user de tous les moyens en son pouvoir afin de faire vibrer son auditoire.

« Hier, conférence nocturne. J’ai parlé à mon auditoire de ma croissante renommée et j’ai eu le plus attentif des publics. Après trois heures de train, Bamberg, je me rends droit au meeting. De vives acclamations m’accueillent. On me demande de prendre la parole, on m’écoute avec autant de recueillement que si nous nous trouvions dans une église. Puis j’ai prêché pendant deux heures. Sous le charme, les auditeurs en avaient le souffle coupé. Ensuite, ils m’ont salué, et les applaudissements répétés ont crépité. Je suis mort de fatigue. Ce meeting a été si passionnant que j’en ai trempé ma chemise. Ce soir, j’ai parlé à Law. L’enthousiasme les emportait tous jusqu’au délire. J’ai l’impression que quelques très jeunes femmes se sont toquées de moi… »

Ces remarques dénotent combien Goebbels s’intéressait davantage à ses performances qu’aux idéaux qu’il défendait. Qu’on se rappelle, plus jeune, son désir de faire du théâtre ; en bon acteur il répétait inlassablement son discours, il attachait bien plus d’importance à son emprise sur son auditoire, à la forme de sa rhétorique, qu’à la portée de ses paroles. Les phrases n’étaient pour lui qu’un moyen de satisfaire son besoin d’obtenir en public un succès éclatant. Exhibitionniste très efficace, tel était l’homme. Il avait besoin de se sentir aimé et à presque toutes les pages de son journal, on trouve des comptes rendus dithyrambiques de ses succès. En quelques rares occasions, il avoue que son talent s’est heurté à un auditoire insensible, indifférent ou hostile. De même, il dédaigne la plupart des autres agitateurs politiques. Commentant un discours particulièrement terne qu’il a entendu lors d’une réunion politique, il s’écrit : 

« Ce n’est pas là la façon de faire des révolutions il y manque le pétillement du champagne ! Je me suis retenu de parler, mais l’autre a radoté. »

Il a également créé une école spéciale qui fournissait un diplôme d’orateur du parti destiné à être décerné aux agitateurs les plus ambitieux ! Selon leur talent et l’emprise qu’ils savaient acquérir, les orateurs étaient classés en orateurs nationaux, orateurs de choc, ou orateurs locaux ; la première catégorie était réservée à ceux qui jouissaient d’une certaine notoriété dans le pays, la seconde aux hommes capables de mener d’intensives campagnes de propagande. Les hommes de la troisième catégorie ne travaillaient que sur le plan local.

L’affichage politique et le slogan subversif : « Trotz verbot, nicht tot »

Goebbels fait dessiner de nouvelles affiches provocantes, voir amusantes pour certaines d’entre elles. Tant la composition que la légende étaient conçues pour exciter la curiosité du passant. La plupart des affiches et placard de publicité, avec en particulier les proclamations politiques, sorte de colonne Morris, étaient rédigées en tout petits caractères noirs, afin d’attirer l’attention et profiter au maximum de l’espace dont il disposait à l’impression. A contrario, il étalait les titres de ses affiches de propagande en très gros caractères rouge sang, si bizarre et si impossible à comprendre par les lecteurs eux-mêmes qu’ils intriguaient le passant, et l’obligeait à s’intéresser au texte rédigé en petits caractères.

Goebbels s’attaquait délibérément aux communistes parce qu’à Berlin, ils tenaient le haut du pavé et que toute bagarre avec eux lui apportait de la publicité. Il n’ignorait pas qu’en fournissant des prétextes aussi futiles soient-ils à ces malandrins bien armés, en provoquant des rixes dans la rue et des démonstrations de force au cours des meetings politiques, il choisissait le moyen le plus sûr et le plus rapide d’attirer l’attention du public sur le parti nazi et d’apeurer ces bourgeois aux cœurs placides qu’il haïssait pour leur amour de la paix à tout prix.

Les meetings noyautés d’agitateurs subversifs

Goebbels lança le 11 février 1927 un des plus grands coups de publicité : il avait loué pour cette date une grande salle fameuse située dans la partie ouvrière de Berlin. Cette salle était le symbole des meetings communistes. Il avait donc décidé d’y tenir un grand rassemblement nazi ce qui constituait une provocation délibérée envers les communistes. Chaque membre de la section berlinoise du parti nazi reçut l’ordre de parader en brandissant les drapeaux aux alentours de la salle avant l’heure du meeting. 

Cette parade était un véritable défi, une provocation face à l’adversaire communiste. Il s’agissait de déclencher une bataille rangée à l’intérieur de la salle autant qu’à l’extérieur. Cette méthode d’agitation politique avait été appliquée systématiquement par Hitler assez longuement à Munich. Comme prévu, les communistes s’y rendirent en masse et déclenchèrent une bagarre. Alors que la bataille finissait, Goebbels, en tant qu’orateur principal saisit l’occasion qui s’offrait à lui. Il fit transporter sur l’estrade de nombreux blessés du parti nazi puis se lança dans un grand discours pour souligner le loyalisme, les souffrances des hommes des Sections d’Assaut. Il eut lui-même recourt parfois à des acteurs pour jouer des blessés imaginaires afin de les présenter en outil de propagande à la foule surchauffée. 

Conjointement à d’autres manipulations, il est arrivé à Goebbels d’utiliser des moyens encore plus vicieux de subversion de ses troupes. Goebbels en effet organise sciemment des troubles lors d’une réunion politique. Il se félicite d’ailleurs de la méthode employée. Par exemple, des centaines de fausses cartes d’invitation furent distribuées à des militants nationaux-socialistes afin qu’ils assistent à une réunion contradictoire organisée de concert par le parti nazi et les partis nationaux. Des centaines d’adhérents des partis nationaux se virent refuser l’entrée de la salle qui était déjà comble puisque les billets avaient été déjà vendus. Ils brandissaient ainsi avec indignation les vraies cartes d’invitation dont ils étaient porteurs. Ceci signifiait que bien avant l’heure prévue pour les débats oratoires, les nazis avaient envahi la salle. Goebbels arriva avec sa garde du corps et fut porté en triomphe jusqu’à l’estrade au milieu des cris et des ovations. L’utilisation systématique de méthodes de subversion a malheureusement conduit avant les élections de 1933 à la mort de 82 personnes et à 400 blessés graves entre juin et juillet 1932 dans toute l’Allemagne.

L’exploitation des enterrements et création du « Horst Wessel Lied »

Horst Wessel était une canaille qui trouva la mort au cours d’une rixe qu’il eut avec une autre canaille du nom de Ali Hoehler. Il fut jugé et condamné à une longue peine d’emprisonnement pour meurtre. À un double titre, Wessel intéressa Goebbels : il avait été membre du parti nazi et excellent combattant de rue et quoiqu’il se fût retiré pour vivre aux crochets d’une prostituée, il était facile d’en faire un martyr politique. De surcroît, Wessel était l’auteur de quelques vers qui s’accordait fort bien avec les notes d’un air populaire parmi la jeunesse communiste : le fameux Horst Wessel Lied était né !


Goebbels s’empara de l’histoire de ce jeune hors-la-loi et en fit une tragédie à travers un long article dans son journal « der Angriff ». Le parti nazi s’occupa des funérailles de la victime et Goebbels en personne prononça l’oraison funèbre. Et de fait, il passera maître en l’art d’exploiter les enterrements. Le Horst Wessel Lied fut chanté pour la première fois ce jour-là en public et devint l’hymne du parti nazi. L’air ainsi obtenu, avec son allure d’hymne, était évidemment prenant et son enclin pour les choses religieuses permis à Goebbels de deviner qu’il rehausserait les cérémonies nazies et les parerait d’une sorte d’auréole mystique.

Tout au long de l’année 1932 et 1933, l’exploitation de la moindre mort d’un militant nazi sera réalisée à grand renfort de discours, de démonstration de force, d’exploitation de la colère et des sentiments de la foule que Goebbels saura parfaitement exacerber.

La radio : « Grâce à la radio, nous avons anéanti tout esprit de révolte »

Très tôt, Goebbels cherche un moyen technique pour optimiser la couverture médiatique de ses discours et de ses messages propagandistes. Pour lui, faire de la propagande, c’est se battre dans tous les domaines où s’exprime la pensée ; il s’agit d’engendrer et de détruire, de multiplier et d’exterminer, de construire et de raser ! La radio était pour Goebbels le moyen technique idéal de toucher chaque Allemand au sein de son foyer. Il réorganisa la Compagnie générale de radiodiffusion et contrôla les flux de diffusion radiophonique. Dès qu’il le put, il accrut le nombre et la puissance des émetteurs, encourageant également les constructeurs de postes de radio à lancer sur une large échelle des récepteurs à bas coût (Volkempfänger). Entre 1933 et 1934, le nombre des usagers allemands s’accrut d’un million, portant le chiffre total des récepteurs privés à plus de six millions. Par la suite, on mit sur le marché des postes d’un prix encore plus modique spécialement destinés à la classe ouvrière : toute maison allemande devait posséder un poste radio.

Grâce à Goebbels, le parti nazi est l’un des premiers à constituer une cellule de communication composée exclusivement de journalistes et de publicitaires non seulement technophiles, mais aussi, et surtout convaincus que les nouvelles formes de médias de l’époque constituaient une chance pour eux de faire passer leur message. L’utilisation de la radio devient donc une priorité pour Goebbels.

En ce qui concerne les radiodiffuseurs étrangers encore sur le sol allemand, Goebbels opéra une stratégie tout à fait implacable. On a l’exemple particulier de radiodiffuseurs hollandais qui s’entendirent dire qu’ils pouvaient annoncer ce que bon leur semblait ; pistolets en main, des gardes nazis étaient tranquillement assis dans leurs locaux, et par leur présence décourageaient toute velléité de passer des nouvelles hors de propos. Cette politique était particulièrement adroite, car les auditeurs néerlandais, qui reconnaissaient les voies familières de leurs présentateurs, s’en trouvaient grandement rassurés et buvaient leurs paroles, elles-mêmes frelatées par la coercition implicite des militaires allemands sur place.

Les agences de presse

Les agences de presse allemandes devinrent d’excellents outils de propagande. La Transocéan, par exemple, qui travaillait pour Goebbels en Amérique du Sud, distribuait gratuitement en 1939 tout un flot de nouvelles en un excellent espagnol et de photos sous forme d’épreuves utilisables directement au marbre. L’orientation de ce radiojournal était toujours anti-britannique. La Transocéan prenait bien soin de glisser dans ses 20 000 mots publiés journalièrement les nouvelles à tendance de propagande dans un ensemble d’information d’intérêt local d’une parfaite précision.

Afin de pouvoir prendre pied aux États-Unis, Goebbels alla jusqu’à embaucher Ivy Lee, à la fois un expert et un véritable pionnier des « public relations » ; l’homme qui avait réussi à rendre populaire John D. Rockfeller. Lee recevait de Goebbels 33 000 dollars par an pour sa mission de conseil ! Les conférences de presse que Goebbels mit en place font probablement partie des conseils de Lee sur sa stratégie de communication.

Les disques

Goebbels dès qu’il en avait les possibilités financières faisait appel à des procédés nouveaux pour renforcer ses campagnes. En février 1932, il lança une vague de 50 000 disques phonographiques, d’un format réduit et qui pouvait se glisser dans une simple enveloppe postale. L’enregistrement était une attaque contre le gouvernement ; l’essai s’avérera fructueux et par la suite ce procédé fut repris plusieurs fois.

Le cinéma

Goebbels était très intéressé par le cinéma. Il commença par la production massive de courts métrages d’ordre politique et organisa leur présentation au public, grâce à un parc roulant de 1 500 camions de projection qui sillonnaient toute l’Allemagne.

Avec l’optique de s’attaquer aux salles obscures, il convoqua au Kaiserhof une conférence des dirigeants de l’industrie cinématographique allemande et de la presse spécialisée et il leur parla des perspectives de production cinématographique allemande. Il souligna longuement qu’il aimait le cinéma et que lui et Hitler étaient prêts à faire beaucoup pour cette branche de l’industrie allemande. Les films devaient avoir une importante mission artistique et culturelle à remplir. Ces propos semblaient fort prometteurs surtout aux yeux de ceux qui avaient critiqué l’abaissement du niveau de production par souci de plaire au goût du public. Puis Goebbels surprit son auditoire en donnant communication de la liste des films dont ils souhaitaient que les producteurs allemands s’inspirent. Ils étaient au nombre de quatre : « le Cuirassier Potemkine », « l’épopée des Nibelungen », « Anna Karenine », et « Le Révolté ».

Les premiers essais de Goebbels dans l’utilisation du cinéma commencent en 1932. Bien que le film parlant en fut encore à ses débuts en Europe, Goebbels fit produire un premier film de dix minutes destiné à être projeté dans les squares et les jardins publics des grandes villes et qui le représentait en train de prononcer un discours enflammé. Cet essai donna également de bons résultats et fut systématiquement adopté par le futur. Point n’était besoin pour lui de s’inspirer des leçons du cinéma propagandiste russe de Einsenstein, maître théoricien du socialisme soviétique, pour comprendre quelle arme le film représentait entre les mains d’un propagandiste de génie.

Plusieurs films de propagande se succédèrent pendant la guerre, avec des succès mitigés… Citons « Le Baptême du feu » traitant de l’invasion de la Pologne, « Victoire à l’Ouest » tourné pendant la campagne de France, et « L’éternel juif » violente attaque souvent obscène, contre les juifs. Les séquences de batailles font souvent appel à des hymnes à base de musique wagnérienne assaisonnés de commentaires sarcastiques. Le but de ses films était bien moins d’informer que d’impressionner les spectateurs, et en fait, de les amener, grâce au chantage, à souhaiter une capitulation sans effusion de sang. Cette représentation essentiellement tragique de la puissance allemande devait constituer apparemment un spectacle terrifiant pour ceux sur les épaules desquels pesait directement la responsabilité des rapports futurs avec l’Allemagne. Des copies de ces films étaient faites très rapidement et envoyées souvent par avion dans les quatre coins du monde, en privilégiant les États neutres, afin de prendre de vitesse les populations. Ils contribuaient ainsi à une véritable industrialisation de la désinformation et de l’intoxication médiatique.

Kolberg (1945)

Lors de l’invasion de la Prusse par Napoléon, les troupes françaises assiègent la ville du 26 avril au 2 juillet 1807. La ville résiste jusqu’à la signature du traité de Tilsit qui consacre la victoire de la France sur la Prusse. Cette bataille est restée une date mémorable dans l’histoire allemande, à cause de la bravoure de ses défenseurs. En 1871, Kolberg, comme le reste de la Prusse, fait partie de l’Empire allemand qui réalise son unité le 18 janvier 1871.

En 1943, la ville est choisie par Joseph Goebbels pour le tournage d’un film de propagande nazi éponyme, inspiré de la défense héroïque de la ville contre les troupes françaises de Napoléon en 1807. Ce film ne sortira qu’en 1945.

L’ironie de l’histoire est que ce film de propagande nazie au budget et aux moyens colossaux (180 000 acteurs et un budget de plusieurs millions de marks) pour l’époque montre l’éveil du peuple allemand contre l’envahisseur français au temps des guerres napoléoniennes alors qu’en 1945 lors de la bataille de Kolberg c’est pourtant des Français de la Division Charlemagne, survivants de la terrible campagne de Poméranie, qui menèrent avec d’autres unités éparses de la Wehrmacht et l’appui de croiseurs de la Kriegsmarine les sanglants combats d’arrière-garde pour évacuer un maximum de civils allemands par la mer (presque 40 000 ont pu être évacués avant que la ville ne tombe aux mains de l’Armée rouge). C’est une incroyable ironie de l’histoire que le sacrifice ultime de ces centaines de Français perdus et oubliés sous l’étendard des légions noires du Reich face au rouleau compresseur qu’étaient les forces bolchéviques de Staline.

La guerre totale (Totalkrieg) ou le discours ultime avant la déchéance


Après la défaite de Stalingrad, Goebbels prépare un discours ultime devant une foule de 20 000 personnes. Hitler, trop impacté par la défaite en Russie n’a pas la force de prendre la parole à cette occasion. Ce sera l’ultime mécanique rhétorique de Goebbels qui va appliquer durant son discours une dynamique toute particulière au moyen de 10 questions posées à la foule.

Ce discours était conçu de façon a amené les 20 000 assistants à un tel état d’enthousiasme collectif que, lorsque la question capitale leur serait posée, il fut impossible à cette mer de visages, dominés par l’estrade, de répondre autre chose que « Ja ». Goebbels répéta chaque phrase, analysa chaque attitude importante. Cette répétition de son discours, il la fit mainte et mainte fois devant un miroir. Une fois sur l’estrade il reconquit instantanément tous ses moyens ; ce discours, il le présenta d’une façon totalement inhabituelle. Abandonnant cette fois-ci le ton recherché et élégant, il adopta une forme d’expression qui soulignait l’urgence dramatique de son appel. Il insista sur la menace du bolchévisme, démontra que seule l’Allemagne pouvait sauver le monde. La situation imposait qu’on recourût à la guerre totale. Progressivement, il travailla son auditoire jusqu’à obtenir que les hurlements d’approbation fissent partie intégrante de son entreprise. 

Alors, et alors seulement, il en vint à l’instant décisif du défi. Puisqu’ils représentaient l’Allemagne, il leur demandait de répondre par oui ou par non, et de lui dire s’ils étaient prêts à faire tous les sacrifices nécessaires pour que la nation pût remporter sur ses ennemis une victoire décisive. Selon tous les témoins de la scène, le résultat de ce défi fut une explosion d’enthousiasme et la clameur, poussée par vingt mille bouches, monta, tel un ouragan. Prenant tout son temps, Goebbels martela ses dix questions tout en demandant à son auditoire de répondre d’une façon nette par oui ou par non. Il les engagea à proclamer leur croyance en Hitler et en la victoire, à affirmer leur désir de poursuivre la guerre avec une ferme détermination, et à travailler s’il le fallait seize heures par jour pour la nation. Tout cela afin d’écraser le bolchevisme. Puis il leur demanda d’approuver l’idée de l’obligation pour les femmes de contribuer à l’effort de guerre et leur accord sur la nécessité de condamner à mort les embusqués et les combinards. Tous les Allemands devaient confirmer leur désir de partager équitablement le fardeau de la guerre. Les énormes haut-parleurs tonitruants les questions une à une et en écho la masse humaine grondait des « Ja » pour chacune des questions posées. À la fin du meeting, Goebbels fut porté en triomphe à travers la salle. Comme il en avait l’habitude après toutes les importantes apparitions en public, une fois de retour il se pesa : il affirme que cette fois-là il avait perdu trois kilos. Cependant tous ces efforts ne devaient rien lui rapporter. Hitler ne lui accorda pas comme il le convoitait le contrôle des mesures destinées à promouvoir la guerre totale.

Conclusion

Tout fut propagande dans le régime nazi, et cela jusqu’aux derniers moments. Même la mort de Rommel, le général préféré de Hitler fut à l’origine d’un dernier coup d’éclat propagandiste. Ayant appris qu’il était impliqué dans la branche parisienne du complot contre Hitler,  ce dernier demanda à Rommel de se suicider. Sa mort fut mise en scène dans une ultime manipulation des foules. Des funérailles nationales furent organisées, et une oraison funèbre fut prononcée. Les principaux généraux impliqués furent condamnés à mort par strangulation lente, accrochés à des crocs de boucher. Tous les procès furent filmés afin qu’Hitler puisse suivre le déroulement de sa terrible vengeance à travers toute l’Allemagne ; les généraux ayant été habillés en civil avec des vêtements soient trop petits, soit bien trop grands, pour mieux les ridiculiser. Un film de plusieurs heures avait été compilé pour une projection en salle partout en Allemagne, mais finalement on réussit à convaincre le Fürher de ne pas exhiber une telle pathologie vengeresse…


Cet ouvrage regroupe des témoins directs des faits remontés, et c’est en cela un incroyable écrit des actions propagandistes dont Goebbels a été à l’origine. Ces mécanismes sont souvent repris par les régimes dictatoriaux afin de garantir une soumission totale des peuples. Ils ne doivent jamais être oubliés ni sous-estimés, car ils perdurent dans les sociétés modernes et reprennent des formes plus larvaires, mais toujours aussi efficaces dans les mécanismes plus larges d’adhésion de masse. Un prochain article décrira en détail les moyens propagandistes mis en place par le régime soviétique dès l’arrivée au pouvoir de Lénine, puis les différents moyens utilisés au fil des décennies suivantes.


Pour aller plus loin

On ne peut que conseiller le film allemand de Dennis GANSEL (2008) « Die Welle » (La Vague) comme moyen d’illustration des mécanismes de propagande et de manipulation de masse, dans un contexte de société moderne :


Le philosophe allemand Victor Klemperer publie en 1947 un ouvrage nommé « LTI, Lingua Tertii Imperii, la langue du IIIe Reich », tout à la fois un témoignage de ses années vécues sous le nazisme et une analyse philologique et sémiologique de la langue nazie. En puisant à une multitude de sources (discours radiodiffusés d’Adolf Hitler ou de Joseph Paul Goebbels, faire-part de naissance et de décès, journaux, livres et brochures, conversations, etc.), il a pu examiner la destruction de l’esprit et de la culture allemands par la novlangue nazie. Cet ouvrage est devenu la référence de toute réflexion sur le langage totalitaire.

Publié en 2006, un ouvrage de Éric Hazan et nommé « LQR : la propagande au quotidien » lui fait miroir en reprenant une analyse lexicométrique des discours politiques actuels dans le contexte de la cinquième République (Lingua Quintae Respulicae).

Une conclusion unique s’impose : aucune langue n’est à l’abri de nouvelles manipulations.

Sources Web 

https://www.youtube.com/watch?v=FcpKACxFYMY
https://www.rts.ch/play/radio/histoire-vivante/audio/le-journal-de-goebbels-15?id=11704005
https://www.rts.ch/play/radio/histoire-vivante/audio/le-journal-de-goebbels-25?id=11707359
https://www.rts.ch/play/radio/histoire-vivante/audio/le-journal-de-goebbels-35?id=11710102
https://www.rts.ch/play/radio/histoire-vivante/audio/le-journal-de-goebbels-45?id=11712635
https://www.rts.ch/play/radio/histoire-vivante/audio/le-journal-de-goebbels-55?id=11715295

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