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vendredi 15 mai 2020

Fiche de lecture - L'Ultimatum : Fin d'un monde ou fin du monde? - Général Alain Gaigeron de Marolles - 1986

Ce livre introduit le concept de guerre économique dans un contexte géopolitique de la fin des années 1980, juste avant l’effondrement de l’URSS. Le général Alain Gaigneron de Marolles analyse très tôt que les conséquences de la guerre d'Algérie sont très impactantes. L'approche indirecte du combat de l'ombre, quel qu'il soit, est devenu un sujet tabou dans la culture du renseignement français. L'Action n'est plus seulement politico-militaire, mais aussi géoéconomique.

Alain Gaigneron de Marolles est un général français qui fit l’essentiel de sa carrière au sein des services secrets français, le Service de documentation extérieure et de contre-espionnage (SDECE).

Le général de Marolles, qui a pratiquée la ruse et l'action subversive durant la période de la guerre froide, tient à rappeler à la jeunesse qui lui succède que « la troisième guerre mondiale a déjà eu lieu », de 1945 à 1991, et qu’elle fût clandestine.

Au cours du mois de septembre 1980, le colonel de Marolles demande à être déchargé de ses responsabilités, suite à un désaccord sur la politique à mener en Afrique, et sans doute à la suite de l’échec d’une opération de déstabilisation en Libye. C’est en devenant consultant en géostratégie après sa carrière militaire qu’il rédige en 1986 cet ouvrage très orienté géopolitique, mais déjà teinté d’une forte composante d’intelligence économique.
Il a, de plus, théorisé la guerre révolutionnaire, comme un "combat du faible contre le fort, du pauvre contre le riche, de la génération montante contre la génération en place". Elle peut, selon Marolles, ne réussir qu'en mettant en place dix principes de base qui permettent à David de vaincre Goliath :

  1. L'emploi de la ruse, ou de toute forme d'action non conventionnelle, potentiellement clandestine et sans limite ni règle
  2. Des actions psychologiques dans le cadre d'un combat idéologique
  3. La mise sur pied d'organisations de militants cristallisant une masse critique autour d'elle
  4. L'isolement des pouvoirs établis par des actions subversives tendant à développer les sentiments d'insécurité et de culpabilité au niveau des responsables
  5. Une lutte longue et larvée visant à l'usure de l'adversaire
  6. Une action s'adaptant aux circonstances et allant de la lutte indirecte à la lutte armée
  7. L'organisation du renseignement afin d'agir au moment propice et d'assurer au maximum sa propre couverture
  8. Une intendance qui se plie aux règles de la logistique clandestine
  9. La mise en œuvre de matériel et de méthodes rustiques afin d'éviter les méthodes de destruction massive
  10. L'organisation d'un soutien extérieur et d'une zone de refuge à partir d'un pays limitrophe (notion de base arrière)

On reconnait malheureusement dans cette liste des méthodes bien comprises de certains groupes terroristes, tant politique d'extrême gauche des années 80 que religieux actuels.



Citations

« Le combat se déroule aujourd’hui par personne interposée, la dissuasion et la subversion ont effacé les limites traditionnelles entre la politique et la stratégie. »
« Nous observons le développement d’une guerre économique sans merci, qui n’a déjà que trop duré et se déroule d’un bout à l’autre du globe, parallèlement à la troisième guerre mondiale, celle-ci non déclarée, après dominance idéologique, politique et militaire. [...] Cette situation, loin de favoriser une nécessaire coopération face à un danger commun, a entraîné une guerre économique accrue et contribué à engendrer le chaos à travers le monde. »
« Au lendemain de la guerre, Staline a profité de la situation acquise pour passer d’un contrôle militaire de l’Europe de l’Est à un contrôle politique. Maintenant un contrôle économique apparaître dans le monde moderne. »
« La démographie reste un sujet d’inquiétude alors qu’une véritable solution d’ensemble n’a été envisagée pour anticiper les problèmes que posera la surpopulation au troisième millénaire dont nous ne sommes plus distants que de quelques années. »
« Le Kremlin pensait bien pouvoir contrôler en répliquant la politique pratiquée antérieurement avec le Komintern et le Kominform, il visait alors la récupération des positions perdues par la France et l’Angleterre et voyait dans cette opération une occasion inespérée de développer son action révolutionnaire extérieure qui n’avait pu aboutir dans le monde ouvrier en Europe. »
« Ce monde en miettes dans un univers de plus en plus rétréci, où chaque entité est de plus en plus interdépendante des autres, n’en est pas moins engagée dans une guerre économique interne. La fragmentation du monde moderne face à l’interdépendance entre les nations, voilà la crise. »
« Le fait majeur, à la fois pour notre époque et pour la crise actuelle, c’est l’incapacité constatée par les États nationaux à résoudre les problèmes qui était normalement de leurs ressorts et de leurs compétences. L’examen du pouvoir des États dans le monde montre que, désormais, il y a des limites pour les plus forts, une dépendance mutuelle pour les puissances moyennes, et des possibilités pour que les plus petits exercent une contrainte ou une pression sur les plus grands. »
« Les héritages historiques font division entre les peuples, et les intérêts égocentriques qui constituent les facteurs de désunion l’ont emporté sur les facteurs d’unité. L’Europe des patries n’entend pas sacrifier les intérêts nationaux à l’intérêt général du continent. Les choses étant ce qu’elles sont, l’Europe est devenue davantage un enjeu qu’une force malgré son énorme potentiel. Le « verbe » tend de plus en plus souvent à remplacer l’action. Cela n’a pas malheureusement les mêmes effets. »
« En ce qui concerne celles [les forces nucléaires] de la France, les Soviétiques semblaient, dans leur attitude publique, lui accorder une signification plus politique et diplomatique que militaire.  Les Russes donnent encore l’impression, vraisemblablement pour des raisons tactiques, de penser que la force stratégique française est un instrument d’indépendance qui permettait à Paris de concilier la sécurité et la neutralité. »
« La philosophie de la guerre telle que l’avait décrite Clausewitz n’a plus désormais de sens entre puissances dotées d’armes atomiques.  En effet, détruire les forces de l’adversaire pour s’emparer de ses richesses n’a plus de signification dès l’instant que l’on détruirait à la fois celle-ci et l’adversaire, et que l’on serait en outre, soi-même, neutralisé à coup sûr par sa riposte post mortem.  Tout conflit direct entre puissances nucléaires devient irrationnel. »
« Le monde s’est retrouvé dans un état de non-guerre qui n’était pas la paix, mais la poursuite d’un affrontement sur un autre terrain, celui de la conquête des esprits. L’arme nucléaire n’a pas favorisé la paix universelle. Elle a transformé la nature des conflits et transféré les lieux de leur développement. »
« Le défi fondé sur la force de l’idéologie libérale et démocratique des États-Unis, le soutien des forces anticommunistes dans le monde, la supériorité technologique et une stratégie fondée sur la dissuasion nucléaire constituent les bases de la politique planétaire de Washington face à la menace soviétique et à la poussée révolutionnaire que Moscou suscite parfois et exploite toujours. »
« Parallèlement, les progrès techniques et matériels n'ont pas amené notre univers a une coopération pour résoudre les énormes problèmes de développement, mais à une guerre économique sans merci qui emmène l’humanité vers le gouffre. […] Nous sommes d’ores et déjà entrés dans le monde bloqué et fou de l’interdépendance sans solidarité. »
« Le monde extérieur projette aujourd’hui sa violence et son incohérence par médias interposés dans les habitations trop exiguës où est réfugié et relégué ce qui reste de la vie familiale. À heures fixes, le foyer devient une salle obscure ou l’événement spectacle façonné par la radio et la télévision coupe ce qui reste des relations familiales pour provoquer des fixations artificielles sur un univers qui manipule l’information à des fins tantôt politiques, tantôt commerciales, en abusant de thèmes tantôt culturels, tantôt récréatifs. »
« La maîtrise de la filière électronique constitue la meilleure stratégie pour la conquête économique du monde futur. Une position prédominante, sinon un monopole dans l’industrie de l’électronique, représente un atout décisif pour contrôler l’appareil de production des services du monde industriel. L’extension pratiquement illimitée de la filière informatique fait que ceux qui la contrôleront et la maîtriseront pourront prétendre à une hégémonie certaine. En tout état de cause, la puissance informatique est un facteur primordial pour le classement des puissances industrielles dans le monde de demain. »
« Washington et Tokyo ont pris conscience de l’enjeu que constitue la filière électronique dans le cadre de la guerre économique conduite pour dominer le monde de demain. Chacun des deux pays avec l’Europe a mis au point, en ce qui le concerne, une stratégie destinée à assurer sa prédominance en matière électronique et informatique.  L’Europe a tardé à faire ses choix. Elle est encore largement dépendante des États-Unis et du Japon. L’Europe reste handicapée par ses divisions. L’Échec de tentative de regroupement d’entreprises n’a pas permis de dessiner une stratégie cohérente au niveau du vieux continent. L’avenir reste incertain. »
« L’équilibre de la terreur avait contraint jusqu’ici l’Union soviétique à renoncer à une attaque frontale de l’adversaire. Elle lui a fait adopter une stratégie indirecte qui, au travers de la subversion dans le tiers monde, lui a permis des gains substantiels. »
« A heures fixes le foyer devient une salle obscure où l'événement spectacle façonné par la radio et la télévision coupe ce qui reste des relations familiales pour provoquer des fixations artificielles sur un univers qui manipule l'information à des fins tantôt politiques, tantôt commerciales, en abusant des thèmes tantôt culturelles, tantôt récréatifs. »
« Nous devons saisir que l’échec du monde économique socialiste n’est rien à côté du désastre qui menace pour le futur le pouvoir léniniste par l’intérieur. Celui-ci a peu de chance de franchir le stade de la révolution informatique. Soit, ce qui est improbable, il entre dans le jeu de la liberté de l’information et s’autodétruit en tant que tel, soit, ce qui est le plus vraisemblable, il utilise ce moyen d’une façon hyper centralisante et aboutit à un hyperblocage dans un système qui s’enlise déjà pour cette raison. La révolution dans le monde communiste doit venir de l’intérieur, comme l’a si bien dit avec quelle conviction Soljenitsyne dans sa récente interview avec Bernard Pivot. »
Malheureusement, la vision scientifique et technique du général de Marolles envers le progrès est totalement idyllique et son analyse ne manque guère de faire sourire le lecteur 35 ans après la sortie de son ouvrage. Alors que l'auteur se réjouit d'une société au progrès technique indéniable, il estime que l'informatisation et l'automatisation des processus mécaniques sortiront les hommes de leur servilité, en leur fournissant des emplois plus qualifiés. Il écrit même que la réduction du temps de travail par rapport au temps libre sera utilisée à bon escient pour les loisirs et la réflexion, permettant ainsi à l'homme de reprendre son destin en main...On peut malheureusement douter que le cours actuel des choses ne fasse réaliser cette vision prospective, à moins, semblerait-il, d'en prendre l'exact négatif photographique !

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